La nuit

Je suis vieux. Je passe mon temps à ricaner ou à rire sous cape à travers mes chicots … sur mon sort, mais aussi sur celui de mon pays. Je lis « La liberté » le matin en buvant mon café. C’est le point de départ de chacune de mes journées, sans exception. Ce qui m’attire le plus dans ce journal ? La rubrique nécrologique bien sûr, mais aussi les faits divers. Tiens, il y en a un aujourd’hui qui me ramène 75 ans en arrière. Une disparition curieuse, une nuit de pleine lune.

Je suis gamin. Au lieu de dormir, je regarde par la fenêtre, toute lumière éteinte. Cette nuit-là est chaude et lumineuse. Si claire que la mairie a décidé que les réverbères resteraient éteints. Aujourd’hui, mon cœur se serre à son évocation. Je me souviens, comme si c’était hier, de ce flot d’étoiles qui générait une lumière si irréaliste, si intemporelle. Cette plénitude, ce silence ! J’en choisis alors une. Je me dis que c’est la mienne, à moi tout seul. Elle est là pour moi, brillante et si irrésistiblement attirante. J’aimerais tellement ne faire qu’un avec elle. Me laisser porter par la nuit, rejoindre mon étoile. Ne plus penser à rien. Ne plus revenir. Briller, juste briller. Et aussi, éclairer l’humanité, de temps en temps uniquement.

Je l’aperçois tout à coup. Il déambule dans la rue, silhouette incertaine. Sans regard, sans nom, ni âge ! Qui est-il ? Où va-t-il ? Homme ? Fantôme ? Ombre ? Peu importe à vrai dire ! Il ne dérange personne. Il ne fait que de marcher, le nez levé vers le ciel. Il s’arrête sur le trottoir devant chez moi, le nez toujours levé vers le ciel. Lui aussi choisit son étoile, ça j’en suis sûr ! Il la regarde fixement, longuement. Mon cœur bat à tout rompre. Je me frotte les yeux. Je ne rêve pas. Ses pieds commencent à décoller du sol, lentement, doucement. Il s’élève dans les airs, droit comme un « i », les bras le long du corps. Je ne vois bientôt plus qu’un petit point noir, dans le lointain. Pourquoi lui et pas moi ! C’est trop injuste ! Je descends quatre à quatre les escaliers, sors dans la rue, et me mets à l’exact emplacement de l’inconnu. Je regarde fixement et longuement la nuit, plus précisément mon étoile à moi. Il ne se passe rien, rien du tout ! Je me résigne à retourner dans ma chambrette, empreint d’une tristesse qui ne devait plus me lâcher.

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Je danse dans le vent.

 

Une fleur cachée parmi les herbes.

Un souffle joue avec la légèreté.

Je plie, fléchis, touche terre.

Je me relève, j'essaie en tout cas.

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